Alain Mabanckou : « Il faut faire vibrer la rumba en live »

Alain Mabanckou : « Il faut faire vibrer la rumba en live »

Modogo Abarambwa, Alain Mabanckou (au centre) et Sam Tshintu

Depuis sa mise sur le marché le 5 mars dernier, l’album « Black bazar », tiré du roman éponyme de l’écrivain congolais de Brazzaville, ne cesse de focaliser l’attention des amoureux de la bonne musique. Dans une interview accordée aux « Dépêches de Brazzaville », l’auteur de l’œuvre, dans laquelle l’on retrouve les voix de Sam Tshintu et Modogo, évoque la genèse de l’album et du message qu’il contient.

Les Dépêches de Brazzaville : Vous avez rédigé plusieurs ouvrages, pourquoi avoir seulement choisi « Black Bazar » pour en faire un album ?

Alain Mabanckou : Dans ce roman à succès publié en 2009, j’abordais des thèmes qui nous concernent tous : l’immigration, le racisme, la haine de l’autre, les amours des Africains en Europe, etc. Avec les artistes Modogo Abarambwa et Sam Tshintu, nous avons souhaité que cet albums’inspire des thèmes du roman car Black Bazar a connu un grand écho dans la communauté africaine enEurope.Puis, ce titre Black Bazar résonne comme une chanson. L’histoire de ce sapeur ponténégrin plaqué par sa compagne Couleur d’origine en plein Paris pourrait être une rumba de Franco Luambo Makiadi. En l’écrivant, j’entendais la voix de Madilu raconterle destin de Fessologue et Franco se moquer des travers des frères de la diaspora. Et Sam Tshintu a rendu hommage à ce personnage en composant le titre Fessologue. Il y critique avec virulence les faux-semblants et l’hypocrisie de certains couples venus
enEurope :l’homme fuitlamaison,néglige sa femme et dort au salonmais devant les compatriotes, le couple joue l’amour pour protéger les apparences.

LBD : Quel est le message principal que vous lancez dans cet album ?

A.M.: Le message principal de Black Bazar? La musique n’a pas de frontières. Cet album est une œuvre de rassemblement et de reconquête de notre identité dans un élan de fraternité. Black Bazar évoque l’amitié, l’amour et la tolérance. Il ne s’agit pas de promouvoir la musique de tel ou tel Congo. Je suis originaire de Pointe Noire, Sam et Modogo de Kinshasa :
nous parlons la même langue, mangeons le même manioc, avons grandi sur les mêmes musiques. Et cet albumest parti au-delà du continent africain. Notre amie Niuver, grande chanteuse cubaine, est venue prêter sa voix le temps d’une danse. Dans « Kinshasa Havana », nous avons réuni la rumba cubaine et la rumba congolaise en ajoutant le pianomagique de Pity Cabrera aux voix de Sam, Modogo et Niuver. Dans Dame La Chance, nous avons fait appel à notre grand frère Douleur Douala pour créer une rumba makossa d’enfer. La chanson Black Bazar Face A , que j’ai écrite, est interprétée par le Sénégalais Souleymane Diamanka, avec Modogo et Sam. Le français, le lingala et le peul s’y mêlent le temps d’une rumba slam.Nous avons voulurevenir aux souces de la rumba sans pour autant verser dans la nostalgie. L’objectif était de jouer en live pour retrouver l’atmosphère des grands orchestres
des deux rives des années 1960-1970. Retrouver une musique que l’on a plaisir à écouter et à danser tant sur sa platine que sur scène. Puis, n’oubliez pas que nous avons évité de faire des catalogues de noms -mabanga – comme il estde coutume dans la musique des deux Congo. Un album n’est pas une liste de noms ! Place à la musique et aux solos de guitare des plus talentueux comme Popolipo Zéro Faute, Do Akongo ou Olivier Tshimanga.

LDB : Comment s’est faite la sélection des musiciens ?
A.M. : Modogo, Sam et moi nous nous sommes connus àParis à la findes années 1990. Ils sont deux voix emblématiques de la rumba congolaise. Si Modogo Abarambwa est le fils spirituel d’Espérant Kisangani, Sam Tshintu est le fils de Ntesa Dalienst. Le staff a été dirigé, dès les répétitions, par Caroline Blache alias Mama Caro qui, elle, est d’origine francopolonaise et connaît bien la musique africaine. Elle a, par ailleurs, conçu la couverture de cet album. Comme nous leur avionsproposéde répéter pour enregistrer dans les conditions du live,nous avons décidé de réunir les artistes les plus professionnels et talentueux de la musique congolaise à Paris. Notre grand frère Ballou Canta a prêté sa voix aux
chœurs avec Luciana Demingongo mais il a aussi coréalisé l’album avec Do Akongo qui a composé la musique de la plupart des titres de l’album. CNN Kombé, grand animateur, qui se révèle être un grand chanteur, a pris « le train Black Bazar » dès les premières répétitions. Le guitariste légendaire Popolipo Zéro Faute est venu nous épauler et il a ramené cette
folie majestueuse qui enivre les oreilles mélomanes. La jeune génération comme le bassiste Michel Lumana ou le guitariste Olivier Tshimanga a apporté sa connaissance des scènes internationales. Chose fondamentale, puisque nous avons évité le piège de la programmation, Simolo Katondi a battu la cadence de chaque morceau. Au départ, Black Bazar, c’est un album mais depuis que nous jouons en public et que nous entendons les auditeurs nous féliciter, nous découvrons qu’un groupe est en train de naître. C’est cette fraternité, cette connivence entre tous les artistes de l’album qui se retrouvent en studio comme sur scène qui crée cette magie Black Bazar.

LDB : L’album est-il distribué en Afrique et comptez-vous faire sa promotion sur le continent, notamment en organisant des concerts ?

A.M. : J’ai produit le disque et Sony Music en assure ladistributionpourl’Europe ainsi qu’Harmonia Mundi pour les États-Unis. Notre label Lusafrica, label du chanteur angolais Bonga et de feu Cesaria Evora, connaît bien les arcanes des réseaux de distribution en Afrique. Et puis je viens au Congo cet été, alors ne vous en faites pas. Nous sommes en train de caler des dates pour une grande tournée africaine avec notre tourneur Mad Minute Music.

LDB : Qu’en est-il du projet du film ?

A.M. : Caroline etmoi avons écrit une première mouture du scénario. France Zobda et Jean-Lou Monthieux – Eloa Prod – qui viennent de produire «Toussaint Louverture » ont décidé, avec enthousiasme, de produire l’adaptation film Black Bazar pour le cinéma. Actuellement, Sandro Agenor retravaille le scénario.Nous allons travailler ensemble surtoutes les phases d’écriture, de préparation et de tournage. Les castings ne devraient pas tarder.

LDB : Comment envisagez-vous l’après « Black Bazar » ?

A.M.: Ces dernières années,les musiciens des deux rives, en plus de s’être adonnés aux listes de noms sans fin et la programmation qui a déstructuré la musique congolaise, ont oublié qu’il faut prendre le temps de faire vivre un disque. Dans « Black Bazar », toutes les chansons ont une importance, il n’y a pas un tube et après on s’ennuie. Cet album a une couleur, une mélodie qui vous poursuit des journées entières. Je pense que « Black Bazar » a pris une longue route et nous allons faire vivre cette musique sur scène car la musique populaire congolaise s’est limitée ces derniers temps aux discothèques. Il faut faire vibrer la rumba en live. Regardez, un groupe comme Staff Benda Bilili, en jouant dans le monde entier, a beaucoup plus fait que toutes les associations ou mouvements politiques qui entonnent le même crédo d’une Afrique souffreteuse depuis des années. Nous sommes conscientsquenotre continent est en proie à de multiples crises. Dans Black Bazar, nous dénonçons les hypocrisies de nos frères, les injustices qui règnent dans nos pays, les souffrances
et tout cela en paroles et musiques. Avec Black Bazar, nous voulons faire entendre un message d’unité et d’espoir en mettant la culture devant. La musique adoucit les mœurs et participe au rayonnement d’un peuple.

Propos recueillis
par Patrick Kianimi


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