COMPRENDRE LA CRISE MALIENNE…

by Patrick Mbeko | 22 janvier 2013 20 08 51 01511

L’intervention militaire de la France au Mali suscite de nombreuses interrogations, d’autant plus que la situation sur place reste très floue. Plusieurs compatriotes africains de France la dénoncent. La France a-t-elle raison d’intervenir dans ce pays?

A mon humble avis, elle n’avait pas le choix dans la mesure où le problème a été mal géré dès le début. Les chefs d’Etats africains ont agi comme des idiots utiles du système; ils ont laissé la situation se détériorer sans prendre des mesures adéquates. Comme j’ai eu à le faire remarquer il y a peu, derrière la crise malienne, il y a les Etats-Unis. J’entends certains compatriotes Africains, surtout ceux de France, parler de la Françafrique. Cette appréciation des choses est très erronée. Depuis la fin de la guerre froide, les Américains ont redéfini les jeux d’alliance et la carte géopolitique dans plusieurs coins du globe, surtout en Afrique. Quand on observe bien les choses, on réalise qu’il n’existe plus vraiment de véritable pré-carré français en Afrique.

La Côte d’Ivoire qui fut autrefois le fleuron de la Françafrique, en est un exemple patent. Par exemple, les sociétés américaines Ocean Energy et Ranger Oil monopolisent les investissements pétroliers et gaziers. Ce sont les multinationales US ADM et Cargill qui contrôlent aujourd’hui le marché du cacao. Les « lobbies » pétroliers américains sont allés jusqu’à demander publiquement l’installation en Afrique de l’Ouest d’un commandement militaire régional. Les Etats-Unis ont construit à Abidjan la plus grande ambassade américaine de l’Afrique de l’Ouest. Offensive diplomatique oblige. On revoit le même portrait dans plusieurs pays africains où la France faisait la pluie et le beau temps.

Mais revenons au cas malien. Que se passe-t-il réellement? Il y a eu un coup d’Etat organisé par le capitaine Sanogo. Qui est cet homme? Un officier formé aux Etats-Unis. Selon la presse américaine, qui cite le Département d’Etat, le capitaine Sanogo a effectué des séjours aux Etats-Unis en 2004-2005, 2007-2008 et en 2010. Il est connu que les USA gardent toujours des liens assez étroits avec de officiers étrangers formés dans leurs écoles. Et il se fait que ce sont souvent ces officiers qui fomentent des coups d’Etat dans leur pays d’origine (C’est pour cette raison que certains pays d’Amérique latine n’envoient plus leurs officiers dans les écoles militaires américaines). En y regardant de très près, tout porte à croire que notre fameux capitaine a été coopté puis manipulé par les Yankees qui rêvent d’installer un nouvel ordre américain dans la région, comme ce fut le cas en Afrique centrale, notamment dans la région des Grands Lacs.

Dans ce grand jeu, la France n’a rien vu venir comme ce fut le cas en Tunisie. Beaucoup accusèrent alors Madame Michèle Alliot Marie de chercher à protéger le régime de Ben Ali; mais peu de gens s’interrogèrent sur le pourquoi de l’attitude de l’ancienne ministre française de la Défense. En réalité, les Français venaient de se rendre compte que ce sont les Américains qui étaient derrière la situation en Tunisie. Une phrase de Michèle Alliot Marie passée inaperçue à l’époque: «Nous sommes restés tout le temps dans un brouillard total. (…) Ce sont les Américains qui ont pris les choses en main. Les militaires américains ont parlé avec leurs homologues tunisiens, et Ben Ali a été prié de quitter, sans plus attendre, le territoire.»  Commentaire du journal Le Canard enchaîné : La ministre «n’a pas cherché à cacher l’impéritie de la diplomatie française. Laquelle n’a rien vu venir quant à la révolution tunisienne et la fuite en catastrophe de Ben Ali.»

Les américains doublent la diplomatie française partout dans le monde même dans les zone d’influence traditionnellement française. C’est ce qui semble donc se matérialiser au Mali aujourd’hui. Contrairement à ce qui se raconte ici et là, la France n’a pas d’importants intérêts au Mali. Les richesses du sous-sol malien, sont encore largement inexplorées et, a fortiori inexploitées. La seule ressource minière qu’exporte ce pays est l’or. Bien entendu le sous-sol malien regorge de plusieurs ressources dont l’uranium, l’argent, le fer… et le pétrole. Et jusque-là, seule la compagnie minière canadienne Rockgate a déposé un permis d’exploration pour un gisement d’uranium à Faléa, à 350 kilomètres à l’ouest de la capitale Bamako. La Française Areva a procédé à des campagnes d’exploration dans la région de Saraya, du côté sénégalais. Oui, les ressources maliennes aiguisent les appétits des uns et des autres. Mais cela ne suffit pas à expliquer l’implication de la France dans le conflit. Il y a l’aspect géostratégique dans l’Histoire. Le Mali est une tête de pont stratégique; il est frontalier de l’Algérie (un pays dans le collimateur des stratèges américains), de la Mauritanie, la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Burkina Faso, tous ces pays représentant des ressources naturelles immenses quasiment inexploitées.

Les Américains misent sur l’effet domino qu’une déstabilisation totale du Mali pourrait entraîner dans la région. Un peu comme avec le fameux « printemps arabe ». Et c’est sans oublier que la situation actuelle au Mali découle en partie du chaos engendré par l’OTAN en Libye. Quant à la France, si elle n’a pas de réels intérêts économiques au Mali, les pays frontaliers comme le Niger et son uranium exploité par Areva, sont stratégiques. Une déstabilisation du Mali impacterait donc toute la région, y compris dans un pays comme le Sénégal (une autre chasse gardée de la France) dont l’économie est étroitement liée à l’économie malienne. La France réalise-t-elle encore une fois qu’elle est entrain de se faire avoir par l’allié américain? Tout porte à le penser. L’entreprise actuelle porte la marque du commandement américain en Afrique, AFRICOM, et une tentative de militariser toute la région et ses ressources naturelles comme ce fut le cas dans la région des Grands Lacs africains. La stratégie de l’administration OBAMA consiste à faire jouer aux autres le mauvais rôle; et les Etats-Unis eux, vont essayer de jouer un rôle plus discret en arrière-scène, plutôt que de se retrouver au front comme ils le furent en Afghanistan et en Irak. Le Pentagone avait dès le début de la crise misé sur la partition du Mali. C’est pour cette raison qu’on observa une attitude pour le moins ambiguë des officiels américains dans le règlement de la crise. Dans ce sale jeu géopolitique, le Qatar a servi de bras executant de la politique américaine en fournissant armes et munitions aux islamistes et en envoyant ses forces spéciales les former. Les islamistes qui sévissent au nord du Mali ont surpris les soldats français par la qualité de leur armement et de leur entraînement.

Si la plupart des pays européens ( par ailleurs très liés aux Etats-Unis au sein de l’OTAN) se montrent réticents à intervenir, c’est simplement parce que Washington n’a pas encore donné son feu vert. En fait les Yankees ne sont pas contents de l’intervention française. Voilà pourquoi le Pentagone n’a pas répondu favorablement à la France qui a demandé l’aide des drones US pour traquer les amis d’Al Qaïda qui sévissent au Nord du Mali. Peut-être que les derniers développements de la situation en Algérie avec cette histoire de prise d’otages, y compris des citoyens américains, changera la donne? Wait and see.

 

Par PATRICK MBEKO (enfantsducongo@gmail.com)

 

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