David Van Reybrouck, Congo : une histoire, Acte Sud, 2012. Un livre d’histoire décousue des réalités africaines.

David Van Reybrouck, Congo : une histoire, Acte Sud, 2012. Un livre d’histoire décousue des réalités africaines.

Je viens de finir la lecture du livre Congo : une histoire du Belge David Van Reybrouck, paru aux éditions Acte Sud. Bestseller,ce livre a été bien accueilli par plusieurs observateurs en Occident; il a même été « louangé » par certains de nos compatriotes congolais comme le professeur Anicet Mobe. Bien que l’ouvrage est bien écrit et contient des anecdotes intéressantes, il renferme trop de clichés qui rappellent le tristement célèbre Tintin au Congo d’Hergé sorti dans les années 1930.Plus je le lisais, plus je me demandais comment une figure intellectuelle comme Anicet Mobe pouvait vanter un tel ouvrage. Qu’avons-nous trouvé d’aussi édifiant dans ce livre qui ne reflète rien de moins que certains clichés et stéréotypes des colons belges sur des « sauvages » congolais. C’est très affligeant! Trop de fausses vérités, des interviews accordées à des « nègres aliénés », une démarche orientée pour conforter certains stéréotypes… en fait, tout pour faire de cet ouvrage « pollué » un livre à succès dans un monde occidental friand d’histoires décousues des réalités africaines.Lorsque des intellectuels congolais encensent un tel ouvrage, il y a de quoi s’interroger sur la nature de ceux-ci. Les cœurs ont été conquis, les esprits pollués,pourquoi les mains et les pieds ne suivraient-ils pas? Je suis simplement peiné chers compatriotes.

Tenez. Un exemple. Voici le portrait que Monsieur Van Reybrouck dresse de notre héros Patrice E. Lumumba et de son  discours du 30 juin 1960: « Le texte était effectivement fait pour durer. Comme tous les grands discours, il éclaircissait l’histoire abstraite par des détails concrets et tangibles. »Puis il développe un argumentaire qu’on retrouve dans certains cercles belges et que la plupart de nos compatriotes ont intériorisé : «  Mais le moment ne pouvait être plus mal choisi. C’était le jour où le Congo accédait à l’indépendance, mais Lumumba parlait comme si on était encore en pleine campagne électorale. Trop marqué par l’obtention de l’indépendance, trop aveuglé par le romantisme du panafricanisme, il oubliait, lui qui était pourtant le grand unitariste du Congo, qu’il devait, en ce premier jour d’autonomie,plutôt réconcilier son pays que le diviser. » Cerise sur le gâteau, M. Van Reybrouck tente de nous faire croire que le premier ministre congolais n’était pas vraiment aimé et suivi par son peuple : «  Il prétendait exprimer la voix du peuple ─cela allait de pair avec la rhétorique exaltée de l’époque (le peuple, le joug,la lutte, et bien entendu : la liberté) ─ mais le peuple n’était pas derrière lui comme un seul homme. En définitive, il avait obtenu moins d’un tiers de voix. Le discours de Lumumba eut donc une portée importante, mais un impact problématique. Et par rapport aux discours véritablement grandioses de l’histoire─ l’Adresse de Gettysburg d’Abraham Lincoln en 1863, le premier discours de Winston Churchill en tant que premier ministre anglais le 13 mai 1940, le discours de Martin Luther en 1963,… ou le discours prononcé en 2008 par Barack Obama lors de sa victoire et qui a transporté le monde entier, celui de Lumumba contenait un regard tourné plutôt vers le passé que vers l’avenir, plus de colère que d’espoir, plus de rancune que de magnanimité, et donc reflétant plus l’esprit d’un rebelle que celui d’un homme d’État » (pp. 297-298).

Ah bon! Non seulement le discours du « nègre » Lumumba n’était pas aussi GRANDIOSE que celui de Lincoln, Churchill ou Obama, mais en plus, il « était tourné vers le passé que vers l’avenir »! Une telle assertion ne nous rappelle-t-elle pas le discours d’une certaine Hillary Clinton qui déclarait lors de son passage à Kinshasa en 2009: « Nous voulons travailler avec des gens qui pensent à l’avenir et non avec ceux qui ressassent le passé ». Son mari Bill a mis le Rwanda à feu et à sang avant de réduire au silence éternel des millions de Congolais et nous devons oublier ça! Que diraient les New Yorkais si les responsables des attentats du 11 septembre 2001 débarquaient chez eux et leur disaient d’oublier le passé et de penser à l’avenir? Comment réagiraient les juifs si un chef nazi allemand leur conseillait d’oublier le passé et de penser à l’avenir? Quelle élégance de la part de David Van Reybrouck et quelle naïveté de la part de tous ces Congolais qui ont applaudi cet ouvrage!?

Après avoir « enfumé »celui que la majorité des Congolais portent dans leur cœur, l’auteur belge est passé à l’étape suivante : celle qui consiste à faire parler des « nègres »pour conforter certains clichés. Dans le cas qui nous concerne, il interrogea d’abord un certain Jamais Kalonga qui affirma que seuls les partisans de Lumumba avaient applaudi son discours et il vit aussi « l’accueil glacial que les invités ont réservé au discours et la pâleur du roi » (p. 298). Il fait parler un autre nègre, Mario Cardoso, qui déclara à son tour : « J’étais dans la salle et j’étais stupéfait. Lumumba se comportait comme un démagogue. J’étais membre du MNC, mais notre campagne ne portait pas sur ce qu’il disait. Quelques députés ont applaudi, pas moi. Je me suis dit : “ il commet un suicide politique” » (p.299).

L’auteur belge ne s’arrête pas en si bon chemin. Ligne après ligne, Monsieur Van Reybrouck démonte le discours de Lumumba, un homme « qui n’avait rien dans la tête » (p.299) et qui, d’une certaine manière, fut à l’origine de la crise congolaise après l’indépendance. Cet argumentaire développé dans certains cercles belges a fait beaucoup de victimes chez les Congolais. En effet, beaucoup de nos compatriotes ayant le cerveau « pollué »continuent de croire que Lumumba ne devrait pas tenir ce discours après l’insulte du roi Beaudoin et la complaisance affichée par le président Kasavubu.

Dans son discours, le roi belge fait l’apologie de son oncle et de l’œuvre coloniale. « L’indépendance du Congo, dit-il, constitue l’aboutissement de l’œuvre conçue par le génie du roi Léopold II, entreprise par lui avec un courage tenace et continuée  avec persévérance par la Belgique.» Il poursuit : « Lorsque Léopold II a entrepris la grande œuvre qui trouve aujourd’hui son couronnement, il ne s’est pas présenté à vous en conquérant, mais en civilisateur… Nous sommes heureux d’avoir ainsi donné au Congo malgré les plus grandes difficultés, les éléments indispensables à l’armature d’un pays en marche sur la voie du développement. Le grand mouvement(de l’) indépendance qui entraîne toute l’Afrique a trouvé auprès des pouvoirs belges la plus large compréhension. En face du désir unanime de vos populations, nous n’avons pas hésité à vous reconnaître, dès à présent, cette indépendance. C’est à vous, Messieurs qu’il appartient maintenant de démontrer que nous avons eu raison de vous faire confiance… »

Face à une telle insulte cautionnée par le président Kasavubu, Lumumba devrait-il se taire? Qu’a-t-il dit de « méchant » lorsqu’il déclara : « Car cette Indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd’hui dans l’entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d’égal à égal, nul Congolais digne de ce nom  na pourra jamais oublier cependant que c’est par la lutte qu’elle a été conquise,une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang. Cette lutte, qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu’au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l’humiliant esclavage qui nous était imposé parla force. Ce que fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions le chasser de notre mémoire. Nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers. […]. »

Un homme « radical »et « insensé » comme nous le fait croire la propagande officialisée par les colons et leurs alliés pouvait-il déclarer : « Je vous demande enfin de respecter inconditionnellement la vie et les biens de vos concitoyens et des étrangers établis dans notre pays. Si la conduite de ces étrangers laisse à désirer, notre justice sera prompte à les expulser du territoire de la République; si par contre leur conduite est bonne, il faut les laisser en paix, car eux aussi travaillent à la prospérité de notre pays […]? »

En réalité, ce discours dérange simplement parce que pour la première fois, un« nègre » devenu le plus haut responsable du gouvernement congolais, révèle au monde entier le sort que les colonisés ont subi sous le joug colonial.Comble du déshonneur, il ne s’adresse ni au roi, ni au gouvernement belge, mais à ses compatriotes reléguant les anciens colons au rôle de spectateur. C’est cela que la plupart de nos compatriotes n’ont pas encore compris, cinquante ans après l’avènement de l’indépendance de notre chère patrie. Et c’est malheureux!

Tout le long de son ouvrage, David Van Reybrouck s’en prend au premier ministre Lumumba de manière assez étonnante. Aucune objectivité. Les nationalistes congolais sont dépeints comme des gens qui ne comprenaient rien à rien. Si Lumumba était aussi « mal aimé » de son peuple, très « déconnecté » de la réalité et ne pesait pas vraiment sur l’échiquier congolais voire même international,pourquoi les puissances impérialistes ont-elles déployé autant de moyens pour avoir sa peau?

Le livre ne reflète pas les réalités congolaises. Les témoignages recueillis sont très discutables. Vive les stéréotypes! Vive la colonisation! Après tout, les colons belges dont le roi avait exterminé des millions de vies congolaises, n’étaient pas aussi « mauvais »que ça! La stratégie mise en place par la Belgique contre la lutte pour l’indépendance entre 1958 et 1965 est systématiquement dépeinte comme une série de bévues sans mauvaise intention. Ce roi barbare était un homme bon! Et que penser de la phrase : « Le colonisateur pensait faire le bien, mais plusieurs fois il a manqué la balle » ?

Autant d’anecdotes, autant d’inepties, autant de sornettes… Qu’une presse occidentale encense un tel ouvrage, on peut le comprendre. Mais que des intellectuels congolais en fassent autant, il y a de quoi s’interroger sur la qualité de ceux-ci. Cette manière qu’ont certains intellectuels congolais de reconduire le discours dominant et convenu de l’Occident sans un minimum d’esprit critique cause des dégâts importants dans notre communauté.

 

Patrick Mbeko

 

Patrick Mbeko

Patrick Mbeko

L'analyste des questions géopolitiques.


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