Vendredi dernier, pendant que le monde entier avait le regard tourné vers la traque des assassins de Charlie, Raef Badaoui (Raif Badawi, selon l’orthographe anglo-saxonne), un Saoudien de 31 ans, était fouetté en place publique. Cinquante coups de fouet. Cela devait être pareil ce vendredi, mais la séance a, selon son épouse, été reportée pour «raisons médicales». En tout cas, les séances de coups de fouet devraient se reproduire les 18 vendredis à venir : l’Arabie Saoudite l’a condamné en novembre à dix ans de prison et 1 000 coups de fouet, à raison de 50 tous les vendredis après la prière, devant la mosquée Al-Jafali à Djedda.

De quoi est-il accusé ? Raef Badaoui tenait le blog Liberal Saudi Network (aujourd’hui fermé), un espace de forum et de débats, critique envers la police religieuse et certains édits islamiques. Le jeune homme, musulman, mettait sur la table la question de la laïcité et de la liberté d’expression. «Dès qu’un penseur commence à exposer ses idées, on peut trouver des centaines de fatwas l’accusant d’être un infidèle, simplement parce qu’il a eu le courage de discuter de certains sujets sacrés», faisait-il par exemple remarquer sur son blog. «Je suis vraiment inquiet à l’idée que les penseurs arabes puissent migrer ailleurs pour trouver de l’air frais et échapper au glaive des autorités religieuses.» Ou: «La laïcité est le meilleur refuge pour les citoyens d’un pays.»

L’un de ses posts a été traduit en anglais. Un post d’un autre chroniqueur suggérait que l’université islamique de l’imam Mohamed ibn Saud, à Riyad, était devenue un «nid à terroristes». En Arabie Saoudite, où seule la plus stricte application de l’islam sunnite est tolérée et l’apostasie passible de la peine de mort, de tels écrits suffisent à déchaîner les foudres des autorités.

Le royaume, premier client de la France en matière d’armement et membre de la coalition militaire internationale qui mène des frappes aériennes contre l’Etat islamique, a dépêché à Paris dimanche 11 janvier le numéro 2 de sa diplomatie, Nizar al-Madani, pour représenter le pays lors de la marche en soutien à Charlie Hebdo et à la liberté d’expression. Deux jours plus tôt, le 9 janvier, la peine de flagellation pour «insulte à l’islam» avait commencé à être appliquée à Djedda. Un témoin a pu filmer une partie de la scène, malgré l’interdiction des forces de l’ordre présentes.

La scène a également été rapportée à Amnesty International par un habitant:

«Raef a été escorté depuis un bus et placé au milieu de la foule, gardé par huit ou neuf policiers. Il était menotté et entravé aux pieds, mais son visage n’était pas couvert. Tout le monde pouvait le voir. Toujours entravé, Raef s’est levé au milieu de la foule. Il était vêtu d’un pantalon et d’une chemise. Un agent des forces de sécurité s’est approché de lui par-derrière avec un énorme bâton et a commencé à le frapper. Raef a levé la tête vers le ciel, en fermant les yeux et en courbant le dos. Il était silencieux, mais on voyait à son visage et son corps qu’il souffrait terriblement. L’agent a frappé Raef dans le dos et sur les jambes, en comptant les coups jusqu’à atteindre cinquante. Le châtiment a duré environ cinq minutes. Il a été très rapide, sans pause entre les coups. Quand il eut terminé, la foule a crié: « Allah akbar! Allah akbar! » Comme si Raef avait été purifié. Raef a été emmené dans le bus et reconduit en prison. La scène a duré moins d’une demi-heure au total.»

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