En Egypte, la démocratie de l’armée a durablement supplanté la dictature issue des urnes

En Egypte, la démocratie de l’armée a durablement supplanté la dictature issue des urnes

[dropcap font= »times »]Q[/dropcap]ue se passe-t-il en Egypte ? Comment qualifier les récents événements ? Sommes-nous face à une authentique révolution populaire ou à un coup d’Etat mûrement réfléchi ? On aurait pu demander « Ou un peu des deux ? », mais ces deux réalités sont antipodiques.

La communauté internationale, celle qui a pris pour habitude de s’exprimer via les diplomaties des grandes puissances, a écarté le putsch et a, de facto, opté pour la révolution populaire. Sous nos yeux, l’Histoire officielle est en train d’être scellée et estampillée NATHAN. Toute autre thèse est forcément « conspirationniste »… insoutenable insulte. « Conspirationniste » est à priori tellement grave que même le correcteur automatique d’orthographe de Microsoft Word le signale comme pour mieux s’en désolidariser. « Conspirationniste » est devenu le pendant de « terroriste » réservé à ceux qui, sans représenter de menace physique pour les intérêts de « l’hégémonie ambiante », refusent d’ingurgiter en l’état les « éléments de langage » qu’on leur donne en prêt-à-penser.

Il faut, donc, y voir la continuation de la révolution populaire entamée début 2011, et non pas un coup d’Etat ! La version officielle est, somme toute, assez bien ficelée. Basique, prévisible, perméable au démantèlement, mais très homogène car pensée d’un seul bloc. Si on devait ne retenir que les grands titres, cela donnerait quelque chose dans le genre : Le peuple dit « Moubarak dégage », l’armée intervient et le dépose, puis l’armée tarde à restituer le pouvoir au peuple, alors le peuple dit « Tantaoui dégage », puis les premières élections démocratiques sont organisées en Egypte, Mohamed Morsi et les « islamistes » les remportent, puis ces derniers trahissent le pays en servant leurs intérêts et non ceux de la nation, puis le peuple dit « Morsi et les Frères Musulmans dégagez », puis l’armée arrête Morsi ainsi que les cadres de son parti et de sa confrérie et ferme leurs organes médiatiques, puis le président intérimaire nommé par l’armée propose aux Frères Musulmans de participer au gouvernement mais ces derniers refusent et appellent à manifester, puis des « islamistes » commettent des attentats dans le Sinaï, tuant plusieurs soldats et policiers, puis Israël autorise l’armée égyptienne à ratisser la péninsule. Ça se tient ! Crédible, logique, il n’y a pas besoin de chercher la conspiration. L’armée a agi démocratiquement parce qu’elle a répondu à l’aspiration populaire. Elle n’a aucun agenda, aucune prérogative. Elle qui a donné au pays 3 présidents, qui contrôle plus de la moitié de son économie et qui l’a dirigé durant 50 ans est sincèrement disposée à rentrer dans les rangs.

Egypte_manifestationsEt pourtant, dès la chute dHousni Moubarak, beaucoup de spécialistes ont mis en exergue le fait que cela avait été la volonté de l’armée. Et oui, une armée capable d’abattre 50 manifestants en quelques minutes et d’en blesser près de 400, les poursuivant et leur tirant dessus dans le dos sans rencontrer une franche condamnation internationale, n’aurait-elle pas pu s’opposer aux anti-Moubarak ? Bien sûr que si ! Et beaucoup avaient fait référence à ce moment-là au « pacte des Mamelouks » que Moubarak avait trahi en voulant imposer son fils Jamal comme successeur. Moins qu’un coup d’Etat, ce ne devait être qu’un putsch interne. Pour l’armée, l’Egypte devait rester une dynastie non-héréditaire et ne pas se muer en monarchie présidentielle comme la Syrie ou comme avait failli le devenir la Libye. L’armée évince Moubarak, mais n’est pas pour autant prête à abandonner le pouvoir et ses intérêts d’Etat dans l’Etat. Elle a bien essayé de le reprendre dans la foulée, mais la mobilisation populaire qu’elle avait encouragée jouait cette fois-ci en sa défaveur. Peu importe, l’armée souffrira une transition nécessaire d’un an avant de mieux récupérer son bien… Mieux encore, durant cette période, cette puissance économique plombera un pays déjà bien mal en point et convaincra les organisations internationales, type FMI, et les forces d’opposition de boycotter le gouvernement démocratiquement élu jusqu’à la rupture. Les privations jouant, l’armée poussera le peuple à la révolte. Mais cette fois-ci, moins noble qu’une révolution populaire, il s’agit d’un coup d’Etat. Armée de retour. Armée sauveuse et adulée par le peuple. Tout le peuple ? L’écrasante majorité nous dira l’armée qui décompte les manifestations et anti-manifestations. On la croira sur parole puisqu’elle est objectivement désintéressée.

C’est trop simple ? Le peuple ne va tomber dans le panneau ? Si parce qu’il est profondément divisé et émotionnellement politisé. Si parce que l’armée a pris soin, durant plus d’un demi-siècle, de ne pas trop inculquer l’esprit critique au peuple pour mieux le contrôler au besoin. Le peuple égyptien, à l’instar de la plupart des peuples arabo-musulmans est majoritairement (et ce n’est pas que de sa faute) très peu éduqué, incapable de remise en cause critique, incapable de souffrir d’avoir tort. On s’accroche désespérément à nos « vérités », et rien ne nous ferait changer d’avis, pas même l’évidence… on trouvera des excuses. Mais ceci n’est pas la seule saillie de caractère de nos sociétés : elles sont également, et très majoritairement, influencées par la religion. Je ne dis pas pratiquantes. Loin de là, il m’arrive même d’être choqué par la lecture littéraliste et la pensée renfermée de personnes qui, par ailleurs, ne respectent aucun des interdits qu’ils prêtent à l’islam. La preuve de cette influence est qu’à chaque élection démocratique dans un pays arabo-musulman, ce sont les partis se revendiquant de l’islam politique qui gagnent. Ces résultats ne satisfont pas grand monde, bien sûr. Ni l’occident, ni les dirigeants qui veulent lui plaire. Mais cette tendance sera vraie tant que ces peuples seront sous-éduqués. C’est le revers de la médaille : on ne fait rien pour développer l’humain afin qu’il n’accède pas à l’homo-politicus, qu’il n’ait pas de grandes revendications, on lui inculque des morceaux choisis de la sunnah comme le fait de « respecter le gouvernant et, si c’est un tyran, de prier pour qu’Allah le guide », jamais de se rebeller ; mais en contrepartie, à chaque élection nécessaire pour des besoins de vitrine démocratique, ce peuple incapable de discernement votera pour le parti le plus « pieux » sans soupeser son programme (il en est d’ailleurs incapable) et ce faisant, il aura l’impression de faire une bonne action.

manifestation pro morsiL’armée se drape, donc par nécessité, d’une image pieuse comme la majorité des acteurs politiques. De facto, L’islam politique est PARTOUT dans le monde arabe. Tout le monde gouverne au nom d’Allah… N’est-ce pas magnifique de voir l’imam d’Al Azhar (la vénérable institution qui propose aux hommes de téter leurs collègues femmes cinq fois plutôt qu’une) et du patriarche copte aux côtés d’Abdelfatah Al-Sisi ? Et de voir le parti salafiste Anour figurer parmi la coalition anti-Morsi avant de se retirer une fois le coup fait… une coalition civile pour justifier l’intervention militaire ! Et de voir l’Arabie Saoudite, avec son drapeau flanqué de la profession de foi, soutenir les putchistes ? N’est-ce pas une preuve suffisante qu’ils sont de « bons musulmans » digne de confiance ? Abdallah de Jordanie va même jusqu’à accorder au nouvel ancien régime une visite d’adoubement. Parallèlement, il faut discréditer l’autre parti et quoi de mieux que de lui prêter des relations d’intérêt avec l’Empire Uni d’Amérique, allié d’Israël, l’ennemi que l’armée égyptienne a si vaillamment combattu (3 défaites au compteur dont au moins 2 avec l’aide des USA)… armée libre et armée arbitre à laquelle ces mêmes USA versent 1,3 Mds de dollars chaque année. Logique ! Preuve de cette connivence entre les USA et les « islamistes », les premiers appellent à la libération du président élu par les seconds. Le fait de ne pas qualifier le coup de coup, de ne pas suspendre l’aide militaire et d’envoyer des émissaires rencontrer, et donc, reconnaître, le gouvernement de transition (de quoi vers quoi ?) ne sont, quant à elles, nullement des preuves de soutien. Evidemment !

Personne n’y croira ? Si, tant qu’on a les bons soutiens à l’international. Le lien est évident entre le général Al-Sissi et les « services » américains et israéliens. L’Occident s’interdit le terme « coup d’Etat » quitte à saper sa crédibilité. Car plus importants que la crédibilité sont ses intérêts et la nécessité de maintenir le mythe « Israël est la seule démocratie de la région » afin d’entacher d’illégitimité les revendications de ses Etats voisins. Mythe, non pas parce qu’il y’a d’autres démocraties, mais parce qu’Israël, surtout, n’en est pas une. Nous sommes donc invités à croire que les USA étaient pro-Morsi et qu’ils ont accepté sa destitution sans coup férir. Les frères musulmans, dont les torts sont multiples, nous donnent même l’impression d’y avoir cru… qu’après tant d’années de persécutions, ils allaient redevenir « fréquentables ». Quelle naïveté ! L’Occident n’a jamais été l’allié des frères musulmans et n’a jamais manqué une occasion de les combattre. Non pas parce qu’ils se revendiquent de l’islam politique (tout le monde le fait), mais parce qu’ils menacent ses intérêts, en première ligne desquels Israël. Pour l’Occident, d’ailleurs, la pensée « islamiste » la plus radicale est moins dangereuse que de se retrouver avec des gouvernements servant leurs peuples avant de le servir, lui. C’est vrai qu’il a adoubé le renversement du FIS en Algérie, du Hamas en Cisjordanie et, aujourd’hui de Morsi, mais n’a-t-il pas également fait chuter Mossadek en Iran… précipitant le pays dans des turbulences qui le mèneront à la révolution islamique ? Les USA songeraient-ils, par ailleurs, à favoriser des transitions démocratiques dans leurs petro-monarchies vassales ? Non ! Même si on y applique la lecture la plus littérale des textes et même si on y coupe les têtes au nom d’Allah ? Oui, ils n’ont pas pour vocation de s’immiscer dans les affaires internes d’autres Etats ! Absolument !

Et le Sinaï dans tout ça ? Difficile de savoir vraiment ce qu’il s’y passe. Ce qui est sûr, c’est que l’opération va permettre à Israël de « pacifier » cette zone vitale pour la bande de Gaza. Gaza, cette prison à ciel ouvert, dont on n’entend parler que lorsqu’il y pleut des bombes ne survit que grâce à la contrebande organisée depuis le Sinaï… ce qui n’est pas pour plaire à l’Etat hébreux qui préférerait voir mourir ses habitants le plus vite possible et dans le silence si possible. Le calendrier étant propice, la version officielle a prévu que des islamistes, mécontents de la destitution de Morsi, s’en prendront à l’armée et à la police et qu’Israël autorisera l’Egypte a envoyer 30 000 hommes dans cette région démilitarisée afin d’en déloger les terroristes. Aussi simple que ça ! Quels médias pour se demander comment cela se fait-il que ce ne soit que dans cette région que les pro Morsi prennent les armes ? Alors même que ce sont justement eux qui ont le plus à perdre puisque plus d’un million et demi de gazaouis, illégalement déshérités, dépendent de leurs activités illégales ? Alors même qu’ailleurs, les pro Morsi ont plus été victimes qu’agresseurs ? Alors même que dans leurs manifestations, on ne rapporte pas de cas de viols ? Alors même que les anti Morsi, eux, se sont rendus coupables d’au-moins 200 viols sur la place Tahrir et d’un grand nombre d’assassinats ?

Ce qui est sûr, également, c’est que l’armée égyptienne aurait aimé assimiler ceux qu’elle combat dans le Sinaï aux frères musulmans, mais ces groupes ne s’en revendiquent pas, alors… elle les assimile quand même en les mettant dans un grand sac brandé « islamistes ». Le statut « Islamiste » est également accordé à toute personne supportant Morsi, ou à défaut, pense qu’il aurait dû être renversé par les urnes et pas autrement. « Islamistes » sont donc les 3 manifestantes tuées dans la nuit par balles dans ce qui est officiellement « des altercations entre pro et anti Morsi ». Tout comme la centaine de manifestants morts jusqu’à maintenant. Oui, on l’avait presque oublié : les égyptiens sont toujours dans la rue. Cette fois-ci les manifestants sont majoritairement pro Morsi. Mais il n’y a plus de décompte. L’armée qui parlait de 30 millions d’anti Morsi dans la rue la veille de son coup a probablement cassé son compteur ! Mais pourquoi manifestent-ils au juste ? Pensent-ils une seule seconde que Morsi reviendra ? Sont-ils à ce point niais ? Cela permet néanmoins d’observer que ce n’est pas parce que le peuple manifeste qu’il faut (toujours) destituer le chef. La démocratie de l’armée a durablement supplanté la dictature issue des urnes ! Et puis Morsi ne peut pas revenir parce qu’il est en liberté de rester enfermé. L’armée cherche… elle cherche quelque chose à sa charge pour l’enfermer officiellement. L’évasion de prison où Moubarak l’avait emprisonné abusivement, même si elle reste en travers de la gorge de l’armée, reste la piste la plus sérieuse… même si l’accusation, en elle-même, ne fait pas très sérieux. C’est vrai que l’accuser de mauvaise gestion aurait été l’idéal pour boucler la boucle du renvoi populaire suite à incompétence caractérisée, mais un tel procès risque de tendre la perche à la défense pour prouver la prise en otage de l’économie par cette même armée qui préparait son comeback… je ne doute pas qu’ils finiront par trouver quelque chose pour la forme… un truc énorme que les anti Morsi goberont facilement et que les pro Morsi, de toute façon, réfuteront… Le Monde s’en fout, la plupart des caméras sont passées à autre chose. Il est trop tard pour revendiquer.

On est conspirationniste si on trouve étrange (QUAND MÊME) que la collaboration avec le Fonds Monétaire International se soit accélérée 48 heures après la chute de Morsi. Si, si ! Ou que les coupures d’électricité, de gaz et d’essence qui étaient la règle pendant pratiquement les six derniers mois de son année de présidence aient totalement cessé dès sa destitution. Ou que l’Arabie Saoudite, les EAU et le Koweit, les missions locales des USA, aient débloqué quelques 12 milliards de $ pour renflouer l’économie du pays une semaine après la chute de Morsi. Ou qu’Israël accorde aux Palestiniens, deux semaines après le putsch, un autre round de négociations ubuesques alors qu’elle n’est pas d’accord sur les bases de négociation (frontières de 1967) ? Du jamais vu ! Où voyez-vous une conspiration ? Avaler cela fait-il rompre le jeûne ? Rien n’est moins sûr.

 


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