La crise à l’Est de la RDC expliquée

by OEIL D'AFRIQUE | 21 février 2013 18 06 31 02312

L’on peut situer vers l’année 1996 le début de la crise sécuritaire que connaît l’est de la République Démocratique du Congo (région allant de l’Ituri en province orientale jusqu’au nord du Katanga, en passant par les deux Kivu). Cela fait donc plus de seize ans que cette région aussi vaste que toute l’Allemagne, très riche en ressources naturelles (coltan, pétrole, gaz, or, diamand, bois, …), et l’une des plus peuplées de la RDC, est devenu le théâtre de guerres et de violences de touts genres, qui ont causé la mort de plusieurs millions de civils, d’horribles viols de femmes et d’enfants, l’exile massif de millions de personnes, et des dégâts sociaux, économiques et environnementaux incommensurables.

 

Les violences continues dans cette partie de la République ont donné lieu à des efforts tous azimuts aux niveaux régional et international, avec l’objectif sincère ou feint d’y mettre un terme : la première opération militaire de l’Union européenne (l’opération Artémis, en 2003), la plus importante, la plus couteuse et probablement la plus longue mission de maintien de la paix des Nations-Unies qu’il y ait jamais eu (MONUC, devenue MONUSCO, présente au Congo depuis 2002), des missions européennes de formation et d’assistance à l’armée et à la police nationale congolaises (EUSEC et EUPOL), etc. La crise à l’Est de la RDC est sans doute parmi les questions qui sont le plus revenues sur la table du Conseil de Sécurité des Nations Unies au cours des deux dernières décennies, donnant lieu à un nombre incroyable de résolutions et de déclarations.

 

Ces conflits ont donné à la Cour pénale internationale ses tout premiers prévenus de crimes internationaux, et en 2012, son premier condamné en la personne de Thomas Lubanga. A ce jour, deux autres chefs de guerre sont sous le coup de mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale pour des faits commis dans cette même région : le Congolais Bosco Ntaganda du CNDP et le Rwandais Sylvestre Mudacumura des Forces Démocratiques pour la Libération du Rwanda.

 

L’Union africaine et des organisations sous-régionales se sont également penchées à leur manière sur la question de l’instabilité de l’Est du Congo. Sous leur égide, avec les autres membres de la « communauté internationale », il y a eu le Dialogue inter-congolais qui a abouti à la signature en 2002 de l’historique Accord global et inclusif qui, à un moment, a fait miroiter une fin de la guerre, ce qui n’a même pas attendu la fin de la transition politique de 2003 à 2006 pour se démentir – car il y a eu en 2004 déjà les insurrections de Bukavu, suivies par la naissance d’une nouvelle rébellion (le Congrès National pour la Défense du Peuple, CNDP). L’adoption d’une nouvelle constitution en 2006 et la tenue presque miraculeuse des premières élections nationales et régionales ont aussi suscité des espoirs, qui s’avéreront hélas de courte durée. Un nombre incalculable de conférences se sont tenues dans plusieurs pays, des déclarations et accords ont été signés, des résolutions ont été prises, des mécanismes mis en place (Lusaka, Addis-Abeba, Kampala, Dar-es-Salam, Nairobi, Kigali, Kinshasa, New York, etc.), toujours avec un succès relatif, voire sans succès du tout. Presqu’à chaque fois qu’il y a eu un pas de franchi, il y a eu aussitôt, ou quelque temps après, un nouveau rebondissement de la situation sur terrain : mutation d’un groupe rebelle, apparition de nouveaux acteurs avec ou sans nouvelles revendications, déménagement du conflit, rupture de la confiance (comme entre le Rwanda et la RD Congo actuellement), expiration des trêves explicites ou implicites, etc.

 

Aujourd’hui, on en est à une situation inédite où prolifèrent dans cette seule région plus d’une centaine de groupes armés, souvent composés de Congolais, mais parfois aussi d’étrangers. Leurs histoires, leurs revendications et leurs méthodes ont plus de ressemblances que de différences, comme nous essayerons de le montrer plus loin. Au Nord-Kivu, un groupe armé substitut du CNDP de Laurent Nkunda, le M23, occupe actuellement une importante portion de deux territoires proches de la capitale Goma. Des affrontements, des attaques et des enlèvements se passent chaque jour dans une partie ou une autre de la région, et l’implosion générale est encore un danger permanent. Des initiatives telles que les pourparlers de Kampala et le déploiement éventuel d’une « Force internationale neutre » sont sujettes à caution car elles ne comportent aucun élément qui pousserait à penser raisonnablement que la solution définitive est désormais à portée.

 

La situation est un véritable calvaire pour les quelque vingt millions d’habitants de la région, qui subissent au quotidien les affres des guerres et des violences depuis tant d’années. Ni la présence des Casques Bleus de la MONUSCO censés les protéger, ni l’extraordinaire  présence des agences des Nations-Unies et des organisations humanitaires (et pseudo-humanitaires) internationales et nationales qui dépensent chaque année (pour la population ?) des sommes faramineuses, rien n’a pu jusqu’ici mettre fin ou même soulager véritablement ce calvaire. L’insécurité permanente, les viols, la faim, la soif, la paralysie ou la disparition totale des services sociaux de base (déjà délétères à l’époque du Zaïre de Mobutu), la destruction de l’environnement, de l’habitat et des infrastructures, les injustices, les maladies, l’enrôlement forcé des enfants et des jeunes dans les groupes armés, l’ignorance et le non-accès à l’instruction et à l’information, le chômage, le non-accès à la terre,… sont autant de problèmes auxquels les Congolais de l’Est (plus que les autres) sont confrontés au quotidien. Les tensions ethniques se sont accentuées, les suspicions et la méfiance se sont amplifiées ; les jeunes se nourrissent de fanatisme, d’extrémisme et de xénophobie, non sans la manipulation des politiciens véreux ; et les armes circulent, plus nombreuses – et plus « normales », et plus banales – que les houes ou les stylos.

 

Cet état des choses suscite au moins trois questions suivantes :

–          Pourquoi la crise à l’Est de la RD Congo persiste-t-elle ?

–          Comment endiguer définitivement le cycle des guerres et des violences à l’Est de la République Démocratique du Congo ?

–          Si des vraies solutions existent, comment devraient-elles être appliquées, et par qui ?

C’est à ces trois questions que nous tenterons de répondre, de manière brève mais aussi explicite que possible, à travers les lignes qui suivent. C’est une tâche ambitieuse, étant donné le nombre d’  « experts » qui ont déjà eu à se pencher sur le sujet. Mais il ne s’agit pas d’inventer. Il s’agit d’entreprendre une approche différente dans l’analyse, plus rigoureuse et plus pragmatique.

 

Les questions sus-énoncées renvoient à quatre problématiques, plus ou moins liées, à savoir :

–          Celle des groupes armés, locaux et étrangers ;

–          Celle de la cohabitation pacifique des communautés ethniques de la région ;

–          Celle des rapports entre le Congo et ses voisins de l’est, en particulier le Rwanda ;

–          Celle enfin de la gestion politique, administrative, militaire et économique de la région, qui appelle inévitablement celle de la gestion (et de la gouvernance) du pays dans son ensemble, tout simplement.

 

Dans un premier temps, nous tenterons de poser le diagnostic de la crise qui secoue la région : ses caractéristiques, ses causes, et les raisons de l’échec ou de l’insuffisance des solutions envisagées jusqu’ici (Une crise irrésoluble ?). Ensuite, nous essayerons de proposer des solutions alternatives plus efficaces à nos yeux, avant de tirer une conclusion dans laquelle nous oserons une répartition des rôles entre d’une part les Congolais (qui doivent jouer un rôle de premier plan) et la « communauté internationale » dans son ensemble (qui a aussi ses propres responsabilités). Mais avant cela, situons le sujet dans son contexte actuel.

 

Mwanza Kasongo
Goma/ODA

Source URL: http://archives.oeildafrique.com/la-crise-a-lest-de-la-rdc-expliquee/