Les africains face à la balkanisation du continent

Les africains face à la balkanisation du continent

Je pense que la plupart des Africains n’ont pas idée de ce qui peut arriver au continent africain si la RDCongo venait à être balkanisée. L’exemple soudanais n’est que le prélude d’une mauvaise aventure qui attend l’Afrique si l’on y prend garde. Le plus étonnant, c’est que la balkanisation du Soudan a laissé nombre d’Africains indifférents. Lorsque je tirais la sonnette d’alarme en 2009, il y avait des compatriotes qui me traitaient de « comique », de « complotiste », tout le tralala qu’on insère dans le mécanisme psychique des africains à travers le système d’endoctrinement pour les endormir. Pourtant, pas plus qu’en septembre 2008, Avi Dichter, ancien patron du Shin Bet et ministre de l’Intérieur de l’État hébreu, déclarait devant l’Institut de recherche pour la sécurité nationale d’Israël qu’« il est important que le Soudan n’arrive pas à se stabiliser durablement », avant de poursuivre : « Il faut jouer sur les conflits ethniques et confessionnels et prolonger ainsi la profondeur stratégique d’Israël… Il faut que nous parvenions à ancrer l’idée que le Darfour, comme le Sud-Soudan, a droit à l’indépendance, ou du moins à l’autonomie; et ainsi mettre un terme à la capacité d’influence de Khartoum. Nous devons à cet égard mettre à profit le rôle des États-Unis, lesquels exercent une influence efficace. »

À qui le tour? Nous voyons tous la Libye se désintégrer au jour le jour, avec la déclaration d’autonomie de la Cyrénaïque, une partie du Mali est aux mains des groupuscules soutenus par on ne sait quelles « mains invisibles »; mais les Africains continuent de rêver encore. Certains se disent même : « Ça ne nous arrivera pas ». Quelle naïveté? On observe dans plusieurs pays africains des revendications communautaires ethno-raciales, religieuses et économiques. Les « petites mains » du capitalisme savent cela et ne manqueront pas, le moment venu, d’allumer des feux un peu partout pour bien saucissonner le continent. Ainsi, on risque de voir des pays comme le Sénégal (avec la région de la Casamance qui revendique son indépendance), le Niger, la Mauritanie, le Tchad, la Côte d’Ivoire, le Nigéria, la Centrafrique, l’Angola voire même l’Algérie, etc. sombrer dans un chaos qui ne dit son nom. Tout un processus de désintégration et de remplacement des États africains existants en micro-États fragiles, facilement contrôlables est mis en branle. Le coup de grâce ne viendra pas directement de l’Occident mais des Africains eux-mêmes, des gens facilement manipulables. Prenons l’exemple du conflit ivoirien. N’a-t-on pas vu le conflit se polariser entre les partisans de Gbagbo et ceux de Ouattara? N’a-t-on pas vu des analystes et journalistes africains verser dans un parti-pris flagrant sans aucune retenue? Chaque camp souhaitant à l’autre tous les malheurs du monde. N’a-t-on pas observé le même comportement dans l’analyse de la crise soudanaise? Ne voit-on pas aujourd’hui des Congolais affirmer qu’il faut rayer les Rwandais de la carte de la terre? Et pourtant, il y a des millions d’Ivoiriens qui soutiennent Ouattara, il y a des millions de Soudanais, même au Sud qui soutiennent le régime de Khartoum et tous les Rwandais ne soutiennent pas la politique du Rwanda au Congo. Le juste milieu s’impose. S’est-on déjà demandé à qui profite cette animosité des uns et des autres? Mettez-vous à la place des stratèges occidentaux. S’ils veulent renverser Ouattara aujourd’hui, pensez-vous qu’ils iront voir ailleurs ou n’iront-ils pas voir les partisans de M. Gbagbo? N’a–ton pas vu l’Occident armer simultanément des groupes armés congolais dans le but de renverser un Laurent-Kabila qu’il venait de placer au pouvoir? Dans une interview que j’ai accordée à  Sans Façon Planète, voici la réponse que j’ai donnée lorsqu’il m’a été demandé si « une paix durable sera possible entre la RDC et le Rwanda ? » : « Je l’espère en tout cas. Il faut une paix définitive entre ces deux pays. C’est un impératif. Mais cela ne se fera pas sans la justice et la vérité. Cette situation ne profite ni aux Rwandais ni aux Congolais. Ceux qui tirent profit de tout ça, ce sont les puissances qui instrumentalisent nos chefs d’États pour des raisons qui leur sont propres. Souvenez-vous des années de guerre en Angola. Les armes envoyées par la CIA à Jonas Savimbi transitaient par le Zaïre de Mobutu. Pis, les mêmes Américains se sont détournés de Savimbi et de Mobutu pour soutenir Edouardo Dos Santos. Hier les Belges soutenaient les tutsis. Après la révolution sociale des hutus de 1959, ils se sont détournés des tutsis monarchistes pour soutenir les hutus. Pis, en 1990, ils se sont détournés des hutus pour appuyer les tutsis. Et bientôt, ils vont se débarrasser de Kagame. Croyez-moi. C’est une question de temps. Les mêmes puissances ont soutenu Saddam avant de se défaire de lui; elles ont poussé les Sud-soudanais à se séparer du Soudan et aujourd’hui où sont-elles pendant que meurent les enfants sud-soudanais? Je crois que les dirigeants africains doivent cesser de se faire instrumentaliser comme des enfants. La haine observée entre nos populations est la conséquence de certaines décisions que prennent nos chefs d’État. Il faut un renouvellement de leadership dans nos pays. Le Rwanda ne déménagera jamais, il restera à jamais le voisin de la RDC. Des enfants nés de couples Congolais-rwandais sont devenus des otages de ce conflit et cela n’est pas du tout normal. »

L’histoire doit nous enseigner. Dans un contexte international de crise, de plus en plus incertain et agressif, et au moment où la politique de la canonnière est remise au goût du jour par les « enseignants de la démocratie », les Africains doivent demeurer plus que vigilants et privilégier avant tout leurs intérêts. Comme le disait cette grande figure noire de la lutte anti-Apartheid Steve Biko, «l’arme la plus puissante dans les mains des oppresseurs, est la mentalité des opprimés! »

 

Par Patrick Mbeko

 

 

Patrick Mbeko

Patrick Mbeko

L'analyste des questions géopolitiques.


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  1. TAHERUKA SHABAZZ
    TAHERUKA SHABAZZ 20 juin, 2012, 03:33

    Bonjour à vous, c’est une très bonne analyse que vous nous proposez de la balkanisation de l’Afrique élaborée par les stratèges de l’empire anglo-hollandais viades officines comme l’Otan, l’Africom, certaines ONG occidentales et autres think tank israéliens. Nous assistons en effet, à un élargissement de la doctrine de l’arc de crise (de Brzezinski) appliquée à toute la région sahéro-sahélienne (de l’Atlantique au Détroit d’Ormuz), en plus de l’application du Plan Yinon dont la Somalie, le Nigéria, le Soudan, le Mali, la Libye, la RDC sa version propre qui est le paln Cohen-Sarkozy-Kouchner (et bien d’autres encore à venir comme l’Algérie, le Niger).

    Les analystes politiques africains doivent être alertes et informer les Africains afin d’éviter de tomber dans le tribalisme qui nous désert, quoiqu’il arrive.

    Je ferais juste une remarque quant aux rôle de nos dirigeants: là où hier (1960-1990) ils étaient de vrais jouets des Occidentaux, depuis il y a eu un équilibrage des forces qui nous fait dire qu’ils ne sont pas des élements de seconde zone que l’on croit à tort (à notre sens), mais des pièces maîtresses ayant consciemment choisis de se rallier à la vision des Faucons occidentaux.

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