L’occupation de la RD Congo par le Rwanda: une stratégie mürement pensée et froidement appliquée

L’occupation de la RD Congo par le Rwanda: une stratégie mürement pensée et froidement appliquée

L'occupation de la RD Congo par le RwandaTiré du livre  Le Canada dans les guerres en Afrique centrale, génocides et pillages des ressources minières du Congo par le Rwanda, PATRICK MBEKO, Le Nègre Éditeur, 2012.

« […] Ayant donc échoué militairement, les exilés tutsis se mirent à échafauder d’autres stratégies pour arriver à leurs fins. On raconte à ce propos qu’un malentendu opposa Rukeba (ministre de la guerre des féodaux au cours des années 60) et Bisengimana Rwema, un tutsi très introduit dans les arcanes du pouvoir zaïrois − il fut le directeur de cabinet du président Mobutu. Bisengimana s’opposait à ce que les exilés intensifient leurs efforts de guerre dans leur quête de reconquérir le pouvoir au Rwanda. Il préconisait une stratégie à long terme privilégiant l’accès à l’éducation pour les jeunes tutsis et l’établissement des liens d’amitié partout où cela s’avérait nécessaire. L’option militaire ne devrait être relancée qu’une fois les réfugiés bien organisés et mieux outillés.

[…] Il faut cependant noter que dans leur quête de reconquérir le Rwanda, les réfugiés tutsis ont aussi dans leur ligne de mire le Zaïre, un pays aux richesses fabuleuses et, où leurs congénères ont développé un formidable réseau à tous les niveaux de la société comme relevé plus haut. Au final, il s’agit pour ces tutsis de constituer dans la région des Grands Lacs une « République des volcans », un tutsiland en Afrique centrale avec des ramifications en Afrique de l’Est. Kagame ne s’en cache d’ailleurs pas. Au moment où le FPR amorce la phase finale de la conquête du pouvoir, il déclare lors d’une discussion avec le patron de la mission des Nations Unies au Rwanda (MINUAR), le général Roméo Dallaire, que « le FPR allait imposer une hégémonie tutsie sur la région des Grands Lacs.»

Au journaliste François Misser, Kagame déclare que même si l’Ouganda leur accordait la nationalité ougandaise et leur autorisait à y rester, il fallait tout de même « considérer aussi la situation au Burundi, en Tanzanie et au Zaïre. » On peut se demander si la stratégie de conquête régionale n’a pas été antérieure au génocide. Christophe Hakizabera, un ancien compagnon de route du FPR, se rappelle qu’en 1993, à Mulindi, Quartier général du FPR, il était déjà question de s’emparer tôt ou tard du Kivu, la partie Est du Zaïre qui partage la frontière avec le Rwanda et dont le sous-sol regorge d’abondantes ressources naturelles : « Lorsque l’on parlait des moyens du FPR, que l’on faisait remarquer que les collectes auprès des tutsis de la diaspora ne suffisaient pas, un commissaire politique comme Wilson Rutayisire répondait toujours, sans se troubler : “Ne vous inquiétez pas, Kagame a ses moyens financiers, et le Congo est riche…” »

[…] Un facteur important rendra ce projet apparemment « insensé » bien réalisable : la vision des exilés tutsis cadrait parfaitement avec les visées américaines dans la région des Grands Lacs africains… les conseillers militaires américains encouragèrent l’armée ougandaise à préparer les bataillons tutsis de l’APR (Armée patriotique rwandaise) pour une action future à l’intérieur du Rwanda, étape essentielle dans la conquête du grand Zaïre Mejores Casinos con. Ces tutsis avaient également reçu une formation militaire donnée par l’armée britannique dans une base militaire ougandaise nommée Jinja.

[…] À partir de septembre 1989, l’antenne des services secrets zaïrois à Kampala commença à inonder la centrale à Kinshasa de messages alarmants sur une probable invasion du Rwanda par les tutsis du FPR. « Certains officiers rwandais triés sur le volet sont envoyés aux États-Unis pour une formation accélérée en vue d’organiser une vaste opération d’attaque contre le Rwanda », soulignent plusieurs rapports codés des services secrets zaïrois. Paul Kagame est l’un d’entre eux. Il est envoyé par Museveni à l’école militaire de Fort Leavenworth au Kansas où a été formé le Président américain George W. Bush. Pour les services secrets américains et britanniques, Kagame a le profil idéal : il est « consciencieux » et « excellent stratège » militaire. Ils le prépareront à la conquête du Rwanda, et de là, partira la conquête des vastes concessions minières du Zaïre. La supervision des opérations sera assurée par un personnage mystérieux : l’Américain Roger Winter – un agent majeur de la CIA pour certains –, à l’époque, directeur du Comité américain pour les réfugiés (United States Committee for Refugees) et ami du président ougandais Yoweri Museveni…

[…] L’intérêt démesuré que les États-Unis portent à l’égard du Rwanda, un petit pays pratiquement sans aucune ressource, réside dans sa situation géographique. Ce pays est un élément d’un puzzle qui permet à la fois de contrer l’influence française en Afrique, d’y consolider la pénétration anglo-saxonne, de faire barrage à l’irrédentisme islamique soudanais, tout en assurant une main mise sur les ressources minérales d’une région immensément riche à tous points de vue : le Zaïre. Il s’agit aussi pour les États-Unis de l’utiliser comme tête de pont entre l’Afrique centrale et les pays d’Afrique de l’Est, alliés des USA. En fait, depuis le début des années 1990, la CIA dispose d’un important projet d’action au Rwanda. Il s’agit de faire de ce petit pays le centre névralgique, une zone d’opérations secrètes d’où les États-Unis peuvent mener des opérations clandestines [de déstabilisation] contre plusieurs pays du continent. C’est la raison pour laquelle le Rwanda est devenu le principal obstacle à la stabilité de la région vu l’aide militaire qui lui est apportée par les États-Unis pour déstabiliser ses voisins. Selon un haut responsable de l’administration Clinton, « il était nécessaire d’établir un régime militaire très puissant dans la région des Grands Lacs pour imposer des solutions militaires aux conflits. Washington considère Paul Kagame comme un excellent stratège militaire autour duquel il a été décidé de promouvoir la stabilité de la région des Grands Lacs»…

On constate depuis l’avènement de Paul Kagame au pouvoir, une effervescence accrue des activités militaires américaines au pays des mille collines ; elle va de la construction des bases militaires à la formation des militaires de la nouvelle armée rwandaise. Les Américains ont construit, depuis juillet 94, une base sophistiquée de collecte de renseignements électromagnétiques (SIGINT) sur le Mont Karisimbi et une base militaire bien fournie dans le Bugesera. Le personnel militaire des États-Unis aurait été vu dans certains quartiers de Kigali entrain de former la police rwandaise et les contrôleurs du trafic aérien de la Force aérienne rwandaise. Des instructeurs US, israéliens et britanniques participent également à la formation de l’armée rwandaise et de la Garde présidentielle dans les bases militaires de Gako et Gabiro. La firme KBR (Kellogg Brown and Root) a construit les bases militaires de Ntendezi et Bugarama près de Cyangugu à la mi-1994. À l’époque, KBR était une filiale d’Halliburton et détenait le contrat LOGCAP (Logistics Civil Augmentation Program) du ministère américain de la Défense. Pour l’année 2009, le Rwanda a reçu plus de 20 millions de dollars d’équipements militaires des États-Unis. »

 

Ouvrage disponible sur http://www.amazon.ca/Canada-dans-guerres-Afrique-centrale/dp/2918278084 . Pour lceux qui resident en Europe, il est disponible à Paris. Contactez notre rédaction : redaction@oeildafrique.com

 

Patrick Mbeko

Patrick Mbeko

L'analyste des questions géopolitiques.


Tags assigned to this article:
gomakabilaM23onuotanOugandaPaul KagameRDCrwanda

Related Articles

RDC: deux jeunes tués par balle dans une manifestation anti-Monusco dans l’Est

[GARD align= »center »] Deux jeunes ont été tués et un grièvement blessé par balle mardi soir dans l’est de la République

RDC : sanctions de l’Union européenne contre neuf responsables congolais

[GARD align= »center »] L’Union européenne a décidé lundi d’infliger des sanctions à huit responsables de l’appareil sécuritaire en République démocratique du

RDC: décès de la veuve de Patrice Lumumba à Kinshasa

[GARD align= »center »] Pauline Lumumba, la veuve de Patrice Lumumba, héros de l’indépendance de la RDC, est décédée mardi matin à

Aucun commentaire

Espace commentaire
Aucun commentaire Soyez le premier à répondre à ce commentaire

Espace commentaire

Votre e-mail ne sera pas publié
Required fields are marked*