MALI-CEDEAO : Sanogo décroche le jackpot

MALI-CEDEAO : Sanogo décroche le jackpot

Le chef des putschistes, le capitaine Amadou Sanogo, le 3 avril 2012 au camp militaire de Kati, près de Bamako, au Mali © AFP/Archives Issouf Sanogo

Les démons du mal campent au pays de Soundiata Kéïta. En effet, les accords obtenus par la CEDEAO avec la junte à Bamako le dimanche dernier, font de sérieuses gorges chaudes. Dans la capitale malienne, des partisans de la junte, irrités, manifestent contre l’organisation sous-régionale, dénoncent les accords, rejettent le président Dioncounda Traoré et se disent trahis par le capitaine Amadou Haya Sanogo. On déplore de nombreux blessés dont le nouveau président lui-même. Qu’adviendrait-il du Mali si ce regain de violences devait perdurer ? En tout cas, c’était trop beau pour être vrai ! Après d’ultimes négociations, auteurs du coup d’Etat du 22-Mars, autorités intérimaires et médiateurs ouest-africains avaient fini par signer des accords. Ils entérinent l’amnistie votée par les députés pour le capitaine Sanogo et ses compagnons de lutte.

Le chef des mutins a même obtenu de jouir désormais du statut d’ancien chef d’Etat du Mali, avec les privilèges qui s’y rattachent. La transition conduite par Dioncounda Traoré a été portée à 12 mois, avec à terme, la tenue d’élections.

La CEDEAO a dû faire un constat amer : les jeunes soldats mutins détiennent la réalité du pouvoir depuis deux mois au Mali. Poussés par des partisans déterminés, ils ont presque toujours réussi à empêcher le président par intérim, Dioncounda Traoré, et le Premier ministre Cheick Modibo Diarra, de s’assumer. Depuis leur mise en place, les nouveaux organes de la transition ont du mal à fonctionner. Les institutions démocratiques grippées, le Nord-Mali occupé, la CEDEAO venue à la rescousse s’était attelée à débloquer la machine. Aux termes des accords, à court terme, on devrait déterminer le rôle à faire jouer aux militaires de la junte durant la période de transition.

Réformer l’armée, reconquérir le nord du pays (au besoin par les armes) constituent de réels défis. Chaque partie a été invitée à faire preuve de sagesse et de retenue.

Une page venait d’être tournée au Mali, croyait-on. Un nouvel ordre du jour avait commencé à préoccuper les esprits : négocier avec la rébellion. On espérait, même s’il y a loin de la coupe aux lèvres. Du chemin reste à parcourir. Car il est vrai : au Nord-Mali, la situation est compliquée. Dans son récent rapport intitulé « Mali : retour sur cinq mois de crise », Amnesty International fait état de la plus grave crise des droits de l’Homme jamais survenue au Mali depuis 50 ans. Le soulèvement rebelle dans le nord du pays et le récent putsch militaire à Bamako ont des conséquences dramatiques : détentions arbitraires, exécutions extrajudiciaires, violences sexuelles dont des viols collectifs, des milliers de personnes déplacées et réfugiées, etc.

A la vérité, durant les négociations CEDEAO-junte, on a beaucoup tergiversé. A croire que les pressions exercées n’atteignaient pas leurs cibles. A la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) basée à Dakar, on menaçait de couper toute transaction financière avec le Mali. Un pays où le commerce est roi. Le capitaine Sanogo et son numéro 2, le lieutenant Konaré, auraient décidé de mettre le Mali au-dessus de tout, dit-on. La médiation, elle, semble avoir tout fait pour éviter d’humilier la junte. Parallèlement, des chefs de partis faisaient pression sur cette dernière, afin qu’elle renoue rapidement avec la médiation.

Au sein de la CEDEAO, on aurait donc cherché à calmer le jeu, à mettre l’homme hors d’état de nuire. La tendance était donc à la modération. Mais la hantise Sanogo prendra-t-elle fin ? A Bamako au quartier Koulouba, certains ne dormiront peut-être que d’un œil : une sorte d’épée de Damoclès va désormais plâner au-dessus des têtes. Le capitaine Sanogo qui, aujourd’hui, a tout en main, n’est pas général. Prendra-t-il sa retraite de l’armée ? Se laissera-t-il un jour tenté par l’aventure en politique ? Douze mois de transition, c’est vite arrivé. L’homme qui a goûté aux délices du pouvoir est devenu aujourd’hui l’un des plus jeunes chefs d’Etat au monde.

Rien n’exclut son éventuelle candidature à la présidence dans les années à venir. En tout cas, le statut d’ancien chef d’Etat lui confère du même coup celui de challenger pour quiconque s’installera au palais de Koulouba. De la génération montante, lui et ses camarades auront une place dans la structure chargée de la réforme au sein de l’armée. N’ayant pu assouvir leurs ambitions, ils ont encore du temps devant eux. Encore faudra-t-il parvenir à discipliner ses partisans.

Quel avenir donc pour la sous-région après la signature des fameux accords et les manifestations qu’ils occasionnent ? Que gagnent la démocratie, la paix et la stabilité ? De quoi demain sera-t-il fait ? Les accords de Bamako résultent de contradictions qui ont émergé tout au long de l’examen du dossier par la classe politique malienne d’une part, et la CEDEAO d’autre part. Avec l’amnistie accordée aux mutins et des avantages inattendus à leur chef, c’est une voie un peu trop facile et royale qu’on a ouverte pour se faire de l’argent. Ce type d’accords peut susciter des vocations, la tolérance zéro en matière de coup d’Etat cessant alors d’exister.

Cette porte de sortie s’apparente à une vraie prime aux coups d’Etat. Peut-être aurait-il fallu ne pas céder ? Mais, dans un tel scénario, que de difficultés ! Surtout que la classe politique muselée, la presse sous pression, les mutins et leurs partisans auraient pu continuer à pavoiser à Bamako et ailleurs. Les populations en auraient payé un plus lourd tribut. La leçon à tirer des multiples volte-faces, c’est qu’aux mesures de la CEDEAO, il va falloir ajouter celles de la CPI.

On le voit : la médiation ouest-africaine est satisfaite des accords. Le chef de la junte, le capitaine Sanogo, lui, a décroché le jackpot. Pour d’autres par contre, la CEDEAO a réussi à imposer ses vues. Alors, on manifeste. Dans cette confusion, pense-t-on vraiment au Mali, et surtout aux frères et sœurs du Nord qui souffrent ? La preuve est encore faite qu’en matière de coup d’Etat, la panacée n’est pas pour demain. Mais, pour le moment, la CEDEAO s’applique l’adage selon lequel« un mauvais arrangement » est préférable à un « bon procès ».

« Le Pays »

Bona

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